Mutation de l'ordre mondial : l'Afrique peut redessiner les relations de pouvoir

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Pendant trop longtemps, l'Afrique a exerce son pouvoir de manire defensive : gerer les attentes, preserver la stabilite, reagir aux pressions exterieures. Le continent a reproduit les systmes politiques d'autres pays et privilegie des choix economiques visant surtout honorer ses obligations exterieures, comme le remboursement de la dette.

Cette posture etait comprehensible au lendemain des independances des africaines. l'epoque, le monde etait marque par les contraintes de la guerre froide et par les conditions imposees par les bailleurs de fonds, notamment travers les programmes d'ajustement structurel.

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Mais nous sommes aujourd'hui dans une periode differente. L'ordre international evolue rapidement. Le multilateralisme s'effrite. Ceux qui faisaient les rgles les contournent desormais. Par exemple, celles de l'Organisation mondiale du commerce ne sont plus respectees, tandis que le droit international est remis en question par les puissances mmes qui ont contribue la faconner.

Le discours sur l'ordre s'est effondre pour laisser place une lutte pour la survie et l'influence. Les principaux moteurs de la creation de valeur (la transformation des ressources brutes en biens plus precieux) sont concentres dans quelques pays puissants. Ils utilisent leur influence pour imposer des rgles aux pays plus vulnerables sur des questions aussi diverses que les regimes fiscaux, le controle des donnees ou la taxonomie verte (qui definit ce qui est un investissement vert).

Je suis economiste specialise dans le changement climatique et la gouvernance, avec une longue experience au sein des Nations unies et de l'Union africaine. Je pense que ce desordre ouvre une brche suffisamment large dans le systme pour permettre l'emergence de nouvelles formes d'initiative.

C'est un moment qui exige de la clarte, pas un consensus. Il exige que l'Afrique rompe enfin avec l'heritage de la dependance sous tutelle et emprunte un chemin plus chaotique, plus difficile, mais finalement plus liberateur: tracer sa propre voie.

Contrairement de nombreuses regions, l'Afrique n'est pas prisonnire d'un pouvoir herite. Elle n'a gure d'intert institutionnel defendre l'ordre ancien. Elle n'est pas surinvestie dans un systme financier mondial qui la penalise injustement. Par exemple, le Programme des Nations unies pour le developpement a constate que 16 pays africains ont paye 74,5 milliards de dollars supplementaires en interts entre 2000 et 2020 cause d'evaluations de risque exagerees par les agences de notation.

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L'Afrique n'est pas soumise aux verrous post-industriels qui lient les economies aux combustibles fossiles et empchent la croissance de l'industrie verte. Elle n'est pas freinee par une population en declin, ni paralysee par la nostalgie d'un passe geopolitique.

l'heure actuelle, cela constitue un avantage discret : lorsque les anciennes normes s'effondrent, ceux qui ont appris les contourner sont les mieux places pour en definir de nouvelles. Longtemps marginalisee dans la gouvernance economique et technologique mondiale, l'Afrique n'a donc pas grand-chose perdre en experimentant. C'est une forme de liberte. Mais seulement si elle s'en saisit activement au lieu de la subir.

Au cur de cette transition se trouve la technologie, non pas comme un outil neutre, mais comme une force qui remodle activement le pouvoir.

L'intelligence artificielle, l'informatique quantique, la biologie synthetique et les systmes blockchain redefinissent ce qui est possible. Elles aggravent egalement les inegalites et augmentent le risque de nouvelles formes d'exclusion. L'Afrique ne peut pas se permettre de rester en marge de cette transformation. Le continent ne peut pas non plus pretendre faire un bond en avant sans investissements fondamentaux dans les infrastructures, la gouvernance des donnees et les competences.

Une fois de plus, le tabula rasa de l'Afrique constitue un atout. Seuls environ 40 % des Africains sont aujourd'hui connectes Internet, contre 66 % au niveau mondial. La politique numerique peut donc encore tre faconnee. L'Afrique a l'opportunite de definir sa propre approche en matire d'ethique de l'IA, de fiscalite numerique, de cybersecurite et de contenu local.

En periode d'incertitude, on est tente de s'accrocher ce qui nous est familier. Pour l'Afrique, cela signifie souvent imiter les meilleures pratiques de systmes qui sont aujourd'hui en perte de vitesse. Ce quoi nous assistons dans de nombreuses regions du Nord n'est pas une bonne pratique, mais un epuisement structurel.

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Les Etats-Unis traversent une periode de polarisation politique intense. Ils risquent de nouveaux blocages gouvernementaux et des remises en cause de leurs institutions democratiques. La politique consensuelle de l'Europe est mise rude epreuve par la montee de l'extrme droite et des politiques migratoires incoherentes.

Le G20, cense tre un pilier stabilisateur, peine desormais s'accorder mme sur des communiques de base. Les Etats membres de l'Union europeenne concluent un accord commercial avec les Etats-Unis, pour se diviser entre eux ds le lendemain.

Dans ce contexte, il n'est pas dans l'intert de l'Afrique de chercher la validation des centres de pouvoir traditionnels.

Continuer chercher une place la table des negociations, sans se demander qui a construit cette table et pourquoi elle ne remplit plus son role, c'est passer cote de l'occasion qui se presente.

Cela ne signifie pas pour autant rejeter l'engagement mondial. Au contraire, cela signifie s'engager avec plus de clarte, de selectivite et d'ambition. Cela signifie concevoir des instruments financiers qui correspondent aux priorites de l'Afrique, de la resilience climatique la definition d'un type d'industrialisation qui ajoute de la valeur aux matires premires africaines. Cela signifie investir dans la capacite reglementer, taxer et faconner les economies numeriques.

Cela signifie que les pays africains doivent negocier collectivement sur le commerce et tout le reste, de la politique industrielle verte l'espace extra-atmospherique.

Exercer son pouvoir d'action ne consiste pas simplement dire non . Il s'agit de construire. C'est l que reside la difficulte. Construire demande du temps, des alliances, des experimentations et une grande tolerance l'imperfection.

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L'Afrique doit imaginer ses propres institutions, puis les construire. Cela inclut des institutions financires qui recyclent les capitaux nationaux, telles que le fonds d'infrastructure Africa50 ou les strategies de fonds souverains (fonds d'investissement publics) afin de tirer le meilleur parti des mineraux critiques, plutot que de les laisser tre extraits pour tre transformes ailleurs.

Pour ce faire, de nouveaux types de capacites sont necessaires, telles que l'expertise en matire d'arrangements juridiques, d'evaluation des actifs ou de structuration des infrastructures.

l'heure actuelle, seuls 17 pays africains disposent de banques nationales de developpement suffisamment importantes pour avoir un impact. Il ne s'agit pas seulement d'un deficit institutionnel, mais aussi d'un deficit d'action.

Cela signifie que les pays africains n'exercent pas leur pouvoir d'action sur leur propre developpement. Au contraire, leurs economies sont trop souvent enfermees dans des logiques exctractives : exportation de matires premires, exportation de main-d'uvre et exportation de discours sur la resilience, tels que les programmes speciaux de lutte contre la pauvrete.

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Une nouvelle forme d'autonomie consiste se tourner vers l'interieur, non pas en isolant l'Afrique du monde, mais en definissant ce que signifie le succs pour le continent.

Les jeunes Africains n'attendent pas. Des start-ups fintech aux innovateurs en matire d'energie hors reseau, en passant par les artistes et les militants politiques, ils redefinissent dej les aspirations du continent. Mais leur leadership a besoin de plus que de la visibilite. Il a besoin du soutien de systmes de gouvernance qui n'etouffent pas sous la bureaucratie, mais qui ne considrent pas la creativite comme de la navete.

Dans ce contexte, le leadership ne consiste pas monter sur des estrades mais les repenser. L'action ne se limite pas tre represente dans les debats mondiaux. Il s'agit de pouvoir : la capacite influer sur les resultats et non simplement les subir.

Le desordre mondial actuel offre l'occasion d'exercer ce pouvoir autrement. Mais cette fentre ne restera pas ouverte eternellement. Les rgles seront reecrites. La seule question est : l'Afrique sera-t-elle l'un des auteurs ?

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