Wed, 09 Apr 2025
Mariage entre femmes en Afrique de l'Ouest : une tradition de pouvoir et d'action en voie de disparition

Le mariage en Afrique de l'Ouest a joue un role central dans la structuration des societes et n'a eu de cesse d'evoluer au fil du temps. Alors que les unions heterosexuelles traditionnelles dominent les debats, une pratique moins connue mais importante - le mariage entre femmes - existe depuis des sicles.

Dans mes recherches, j'ai examine cette institution, qui permet une femme d'assumer le role d'un mari en epousant une autre femme. Il existe des preuves de mariage entre femmes dans plus de 40 societes d'Afrique de l'Ouest, dont les Igbo du Nigeria, les Frafra du Ghana et les Dahomeens de l'actuel Benin.

Le principe est le suivant : une femme, souvent riche ou de statut eleve, verse une dot et prend une epouse qui doit porter des enfants. Un homme de la famille ou un partenaire, appele geniteur, est choisi pour pour procreer.

Les enfants sont legalement rattaches l'epouse-cheffe de famille et appartiennent sa lignee. Cela renforce les structures de parente et les liens familiaux, element essentiel au sein des societes et clans d'Afrique de l'Ouest.

Contrairement aux unions romantiques entre personnes du mme sexe, il s'agit de contrats sociaux. Ils visent preserver la lignee, garantir l'heritage et renforcer l'autonomie economique et politique de la femme.

Les "epouses masculines" acquirent un controle important sur la propriete en assumant le role de chef de famille. Cela leur permet de posseder et de gerer des biens de manire independante, un droit generalement reserve aux hommes.

En s'assurant des heritiers par l'intermediaire de leurs epouses, elles garantissent la continuite de leur lignee et l'heritage de leurs biens et de leur statut. Cela consolide leur pouvoir et leur influence long terme au sein de la communaute.

L'union leur confre egalement un statut juridique plus important : elles peuvent conclure des contrats, resoudre des litiges et representer leur famille dans les affaires juridiques, ce qui leur donne encore plus de pouvoir dans une societe patriarcale.

Tout cela se traduit par une influence considerable. Les ""epouses masculines" peuvent occuper des postes d'autorite et inspirer le respect. Elles remettent en question les roles traditionnels des hommes et des femmes.

Les distorsions coloniales et les nouvelles idees recues ont cree de l'amalgame sur la signification et la fonction de cette pratique historiquement repandue. Malgre son role important, elle a decline au fil du temps. De plus en plus stigmatisees, les anciennes coutumes sont devenues moins courantes.

Mes travaux visent rehabiliter la valeur historique du mariage entre femmes. Il permet de comprendre les complexites des systmes de genre africains, de l'autonomie d'action des femmes et des structures sociales.

En combinant des entretiens oraux, des recherches dans les archives et des analyses documentaires, j'ai identifie differentes situations dans lesquelles ce type de mariage entre femmes est pratique en Afrique de l'Ouest.

Okrika, dans l'Etat de Rivers au Nigeria, par exemple, on m'a explique qu'une femme mariee qui n'a pas d'enfant mle dans sa famille est autorisee epouser une femme pour donner naissance un fils heritier. Si son mariage ne produit pas de garcon et qu'elle a des moyens financiers, la culture l'autorise epouser plus d'une femme condition qu'elle puisse les entretenir, dans le but d'avoir un fils qui perpetue le nom familial.

Lors de mon entretien avec le chef Nkemjirika Njoku, des Mbaise Igbo au Nigeria, il a decrit un autre scenario. Il m'a explique qu'en cas de decs d'un homme sans un fils heritier, ses filles peuvent verser une dot pour epouser une femme qui enfantera en son nom. Cela permet d'eviter l'extinction de sa lignee.

De mme, chez le peuple Frafra du Ghana, une etude montre comment :

une femme riche peut epouser une ou plusieurs femmes pour son mari en la prenant en charge financirement. Ces femmes enfantent en son nom, soit parce qu'elle-mme est sterile, soit pour accrotre la force de travail au sein du foyer.

Ces recits illustrent la complementarite du mariage et montrent comment cette pratique offrait aux femmes une reelle influence economique et une mobilite sociale comparable celle des hommes.

Malgre le role important de la tradition, au cours du 19e sicle, les fonctionnaires coloniaux europeens et les missionnaires chretiens ont mal compris et condamne la pratique.

Influences par la morale victorienne - rigide et conservatrice, valorisant des roles de genre stricts et une sexualite normee - ils l'ont assimilee tort l'homosexualite et ont cherche la rendre illegale. Par exemple, en 1882, les autorites coloniales britanniques au Ghana ont criminalise les relations entre personnes de mme sexe. Ces lois englobaient les mariages entre femmes dans cette interdiction, malgre leur enracinement culturel.

La pratique a tout de mme survecu, sous des formes plus discrtes.

Dans certains cas, les unions ont ete subtilement restructurees pour echapper la repression. Certaines unions ont ete presentees comme des partenariats economiques ou familiaux. De nombreuses commercantes influentes s'en sont servies pour etendre leur reseau et leur richesse.

Parmi les commercantes de textile hausa-fulani du califat de Sokoto, par exemple, une veuve aisee pouvait epouser une femme pour gerer son commerce. Ainsi, les enfants nes de cette union heritaient de sa richesse.

Aujourd'hui, le mariage entre femmes reste mal compris. Certains y voient un renforcement des structures patriarcales; tandis que d'autres l'associent aux relations lesbiennes.

L'influence croissante du christianisme et de l'islam a conduit sa stigmatisation. Par ailleurs, les systmes juridiques modernes ne reconnaissent pas les unions, ce qui rend les femmes mariees et leurs enfants vulnerables en cas de litige sur l'heritage.

Les progrs des technologies de reproduction offrent d'autres moyens de procreer, ce qui reduit la necessite de ces mariages.

mon avis, cependant, cette tradition reste un systme precieux et puissant. Elle met en evidence l'ingeniosite des societes africaines dans la creation de structures alternatives de pouvoir, de parente et de securite economique, en particulier pour les femmes.

Sur la base de mes recherches, j'ai conclu que le mariage entre femmes est un exemple de la flexibilite des constructions africaines en matire de genre. Le genre n'est pas strictement lie au sexe biologique, mais aux roles et responsabilites sociales. Les societes africaines ont adapte de manire creative le mariage et la parente pour repondre aux besoins economiques et sociaux.

Bien plus qu'une simple union, le mariage entre femmes a ete une affirmation d'autonomie, une strategie economique et un outil de preservation des lignees.

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