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Lorsque des historiens et le public pensent la fin de l'esclavage domestique en Afrique de l'Ouest, ils imaginent souvent des gouverneurs coloniaux promulguant des decrets et des missionnaires uvrant pour mettre fin au trafic local d'esclaves.
Deux de mes publications recentes racontent une autre histoire. Je suis historien specialiste de l'Afrique de l'Ouest et, au cours des cinq dernires annees, j'ai mene des recherches sur les idees et les reseaux anti-esclavagistes dans la region dans le cadre d'un projet de recherche plus large.
Mes recherches revlent que les administrations coloniales ont continue autoriser l'esclavage domestique dans la pratique et que des militants africains se sont battus contre cela.
Dans une etude, je me suis interesse Francis P. Fearon, un negociant base Accra, la capitale ghaneenne. Il a denonce le soutien l'esclavage au sein du gouvernement colonial travers de nombreuses lettres ecrites dans les annees 1890 ( l'epoque o la colonie etait connue sous le nom de Gold Coast - Cote de l'Or).
Dans une autre etude, j'ai examine le Lagos Auxiliary, une groupe d'avocats, de journalistes et de membres du clerge au Nigeria. Leur campagne a permis l'abrogation en 1914 de la tristement celbre Native House Rule Ordinance du Nigeria. Cette ordonnance avait ete promulguee par le gouvernement colonial afin de maintenir l'esclavage local dans la region du delta du Niger.
Analysees ensemble, ces deux etudes montrent comment des militants locaux ont utilise des lettres, la presse, les failles des empires coloniaux et leurs reseaux personnels pour s'opposer des pratiques qui maintenaient des milliers d'Africains en esclavage.
Les methodes mises au point par Fearon et le Lagos Auxiliary gardent toute leur actualite, car elles montrent comment des communautes marginalisees peuvent contraindre les detenteurs du pouvoir se conformer la loi. Elles nous rappellent que des temoignages locaux bien documentes, relayes sur le plan international, peuvent encore remettre en cause les discours officiels, imposer des changements politiques et obliger les institutions rendre des comptes.
L'Afrique de l'Ouest etait une source importante d'esclaves pendant la traite transatlantique. La traite transatlantique a ete abolie au debut du XIXe sicle, mais cela n'a pas mis fin l'esclavage domestique.
L'une des principales justifications de la colonisation en Afrique de l'Ouest etait l'eradication de l'esclavage domestique.
En consequence, lorsque la Cote-de-l'Or a ete officiellement annexee en tant que colonie britannique en 1874, le gouvernement imperial a declare illegal le commerce des esclaves. Et la traite des esclaves a ete criminalisee dans tout le sud du Nigeria en 1901. Sur le papier, ces mesures promettaient la liberte, mais dans la pratique, des failles ont permis aux proprietaires d'esclaves, aux chefs et aux fonctionnaires coloniaux de continuer imposer le travail force.
Sur la Cote-de-l'Or, la loi d'abolition de 1874 n'a jamais ete appliquee. Le gouverneur britannique a informe les proprietaires d'esclaves qu'ils pouvaient conserver leurs esclaves condition que ceux-ci ne se plaignent pas. En 1890, l'esclavage des enfants etait devenu trs repandu dans des villes comme Accra. Selon les militants locaux, il etait mme tolere par le gouverneur colonial. Cela a conduit certains Africains s'unir pour creer un reseau afin de s'y opposer.
La region du delta du Niger, au Nigeria, a connu une experience similaire. L'administration coloniale a promulgue la Native House Rule Ordinance (ordonnance sur les rgles domestiques) pour contrer les effets de la proclamation sur la traite des esclaves de 1901 qui criminalisait la traite des esclaves et punissait les contrevenants d'une peine de sept ans d'emprisonnement. Cette ordonnance obligeait chaque Africain appartenir une "maison" dirigee par un chef. Elle criminalisait egalement toute personne qui tentait de quitter sa maison .
Dans les royaumes du delta du Niger, comme Bonny, Kalabari ou Okrika, le mot "maison" ne designait pas un simple foyer. Il s'agissait d'un grand groupe familial, comprenant des parents, des dependants et des esclaves, dirige par un chef et proprietaire de biens. partir des annees 1900, ces "maisons" devinrent les principales structures d'organisation de l'esclavage.
L'ordonnance obligeait donc les esclaves rester avec leurs matres. Ces derniers pouvaient faire appel l'autorite coloniale pour les punir. Les commissaires de district executaient les mandats d'arrt contre les fugitifs. En echange, les chefs de maison et les chefs locaux fournissaient l'administration coloniale une main-d'uvre non remuneree pour les travaux publics.
Des militants africains Accra et Lagos se sont organises pour contester ce qu'ils percevaient comme le soutien de l'Etat colonial britannique l'esclavage.
Francis Fearon etait un Africain instruit, actif Accra pendant la seconde moitie du XIXe sicle. Il etait trs cultive et faisait partie des cercles elitistes. Il etait etroitement lie au journaliste Edmund Bannerman. Il ecrivait regulirement dans les journaux locaux, exprimant souvent ses preoccupations concernant le racisme l'egard des Noirs et la degradation des murs.
Le 24 juin 1890, Fearon envoya une lettre de 63 pages, accompagnee de dix annexes, la Aborigines' Protection Society Londres. Ce dossier servira de base plusieurs autres communications. Il y affirmait que le trafic d'enfants se poursuivait.
En guise de preuve, il a transcrit le registre confidentiel du tribunal d'Accra et a affirme que le gouverneur W. B. Griffith avait ordonne aux proprietaires d'esclaves condamnes de recuperer leur propriete .
La tactique de Fearon etait audacieuse. Il resta anonyme, s'appuya sur des greffiers pour obtenir des documents et fournit des preuves la Societe pour la protection des aborignes. Il supplia cette dernire d'enquter sur l'administration coloniale en Cote-de-l'Or.
Bien que la Societe ait rendu public le scandale, les recits ulterieurs effacrent discrtement la source africaine.
l'instar de Fearon, des militants nigerians ont egalement ecrit la Societe pour la protection des esclaves et des aborignes. Ils denoncrent le gouvernement colonial nigerian pour sa complicite avec l'esclavage. Mais eux, choisirent de parler visage decouvert.
cette epoque, la Native House Rule Ordinance avait incite certains esclaves fuir les districts o cette loi etait appliquee. Ils se sont refugies Lagos, o leur arrivee a permis aux elites locales de prendre connaissance de l'ordonnance. Elles ont alors lance une campagne acharnee contre l'Etat colonial.
Parmi les principales figures de ce mouvement figuraient Christopher Sapara Williams, avocat, et James Bright Davies, redacteur en chef du Nigerian Times. Parmi les autres personnalites, il y avait le politicien Herbert Macaulay, Herbert Pearse, un eminent commercant, l'evque James Johnson et le reverend Mojola Agbebi. Contrairement la strategie solitaire de Fearon, ils ont mene une offensive coordonnee contre l'administration coloniale. Ils ont redige des petitions, informe les organisations europeennes sympathisantes et inonde les journaux locaux de commentaires.
Leurs arguments mlaient indignation humanitaire et solides connaissances du droit constitutionnel. Ils affirmaient que l'ordonnance etait contraire aux ideaux liberaux britanniques et aux coutumes africaines.
Aprs des annees de pression, la loi a ete modifiee, puis discrtement abrogee en 1914.
Les etudes contemporaines sur l'abolition de l'esclavage s'eloignent progressivement de la question qu'a fait la Grande-Bretagne pour l'Afrique ? pour s'interesser au role joue par les Africains dans l'abolition de l'esclavage.
De nombreux abolitionnistes africains qui ont combattu et perdu la vie dans la lutte contre l'esclavage ont longtemps ete ignores. Cela commence changer.
Les deux articles presentes ici mettent en lumire l'ingeniosite des Africains qui, des decennies avant l'apparition de la radio ou des ONG de defense des droits civiques, ont su utiliser les circuits d'information transatlantiques. Ils ont denonce les gouvernements coloniaux qui continuaient s'appuyer sur des economies fondees sur le travail force longtemps aprs la fin officielle de l'esclavage.
Ils nous rappellent que la documentation locale peut remettre en cause les recits officiels. Le plaidoyer fonde sur des faits, la creation de coalitions et l'utilisation strategique des medias internationaux restent des instruments puissants.




















