Comment la Chine remodle le paysage mediatique en Afrique

Comment la Chine remodle le paysage mediatique en Afrique

The Conversation
18 Aug 2025, 10:27 GMT+

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Au-del de sa presence dans le financement et la construction d'infrastructures, ainsi que dans le secteur des mines, la Chine est en train de remodeler discrtement le paysage de l'information, des medias, et des TIC en Afrique. Pekin utilise ses medias d'Etat, ses entreprises de telecommunications et son infrastructure numerique pour promouvoir ses recits, exporter ses normes et pratiques autoritaires, et renforcer le controle sur les flux d'information travers le continent. Cette influence croissante soulve des questions urgentes sur la censure, la surveillance et l'avenir de la gouvernance democratique en Afrique.

En injectant de l'argent et de la main-d'uvre dans les secteurs des medias et du numerique en Afrique, la Chine ne se contente pas d'exporter des technologies ou de former des partenariats. Elle exporte egalement une facon de voir le monde, qui s'aligne etroitement sur la vision politique de Pekin.

Des collaborations avec les medias d'Etat au deploiement des technologies chinoises de telecommunications et de surveillance, la Chine est ainsi en train de remodeler la manire dont l'information est produite, partagee et controlee sur le continent. Le monde doit s'interesser de plus prs la manire dont cela se produit, car c'est vraiment important.

Mes recherches explorent, entre autres, l'economie politique sino-africaine, englobant commerce, investissements et strategie des entreprises. Dans un recent article, j'explique la strategie d'influence de la Chine dans le secteur des medias en Afrique, afin de diffuser un recit conforme sa vision politique et exercer un controle sur les flux d'information sur le continent. J'explore egalement les risques encourus par les pays africains.

Les medias d'Etat chinois tels que la television CGTN, l'agence Xinhua et le quotidien China Daily sont desormais monnaie courante dans les espaces mediatiques africains. Ils font desormais partie du paysage mediatique africain. Ils ne se contentent pas de diffuser des informations sur la Chine vues par le prisme chinois en Afrique. Ils les adaptent aux publics locaux, parfois dans les langues locales, et souvent par le biais de partenariats avec des medias africains.

Mais il ne s'agit pas seulement d'echanges culturels. Ces partenariats contribuent promouvoir les recits preferes de la Chine et decourager toute couverture mediatique critique. Dans certains cas, des representants ou des mandataires du parti communiste chinois supervisent eux-mmes les decisions editoriales. Ils encouragent les journalistes, tant chinois qu'africains, s'autocensurer et s'aligner sur les messages de Pekin.

En Afrique du Sud par exemple, un journaliste qui travaillait avec Independent Media (le deuxime plus grand groupe mediatique sud-africain partiellement controle par des investisseurs chinois) a ete limoge parce qu'il avait denonce et condamne, dans une de ses chroniques, la persecution des populations musulmanes Oughours en Chine.

Il existe egalement des accords de partage de contenus qui inondent les plateformes mediatiques africaines d'articles chinois, presentant souvent la Chine comme un partenaire bienveillant et un sauveur economique. Et lorsque des journalistes africains publient des articles critiquant la conduite de la Chine, que ce soit dans le domaine de l'exploitation minire, de la gouvernance ou de la dette, les medias et les diplomates de Pekin ne tardent pas repliquer.

Nous assistons ainsi l'emergence d'un ecosystme mediatique faconne par un modle de communication descendant, o le controle de l'Etat et la diffusion de messages strategiques remplacent la liberte de la presse et l'esprit critique.

La Route de la soie numerique lancee par la Chine joue un role important dans cette histoire. Cette initiative, qui decoule de l'initiative la Ceinture et la Route (Belt and Road Initiative, BRI), vise mettre en place des infrastructures numeriques dans les pays du Sud, qu'il s'agisse de cbles large bande, de centres de donnees, de technologies pour les villes intelligentes ou de plateformes de commerce electronique.

Or, si la technologie est brillante et utile, elle est souvent assortie de conditions.

Les geants chinois des telecommunications, tels que Huawei et ZTE, ont construit d'importants reseaux de TIC dans toute l'Afrique. Dans de nombreux pays, ils contribuent egalement la mise en place de systmes de surveillance et de projets de villes sres (Konza Technology City au Kenya, Diamniadio Smart City au Senegal, Kigali Innovation City au Rwanda, entre autres) qui peuvent tre utilises pour surveiller les citoyens, etouffer la dissidence ou mme couper l'accs l'internet pendant les periodes d'elections et les manifestations.

En Ouganda par exemple la Chine travers ses compagnies de telecommunications a offert son assistance technique au gouvernement pour surveiller et controler les reseaux sociaux. Ce qui soulve des inquietudes quant la liberte d'expression. Durant les elections de 2021 une coupure totale d'internet a eu lieu.

Ce modle de gouvernance numerique, parfois appele autoritarisme numerique , a ete adopte avec enthousiasme par certains gouvernements africains, en particulier ceux qui ont des tendances autoritaires. Il offre des outils permettant de controler le discours public, d'annihiler l'opposition et de collecter des donnees avec un minimum de surveillance.

Et comme de nombreux pays africains ne disposent pas encore de lois strictes sur la protection des donnees, les entreprises chinoises (et leurs clients gouvernementaux locaux) rencontrent peu de resistance lorsqu'elles collectent et utilisent ces informations personnelles.

Le gouvernement central chinois n'est pas le seul exercer cette influence. Les gouvernements provinciaux, les villes et mme les entreprises privees chinoises, soutenues par les autorites regionales, participent ce mouvement. De nombreuses villes africaines ont signe des accords de jumelage avec des municipalites chinoises.

premire vue, ces accords portent sur les echanges culturels et la cooperation economique. Cependant, ils constituent egalement un vecteur d'influence, permettant la Chine de faconner les recits locaux, d'introduire des outils de surveillance et de normaliser son modle politique au niveau des villes travers le continent.

Certaines provinces chinoises ont aide des entreprises privees s'aventurer sur les marches africains en leur offrant des subventions et un soutien politique. Ces entreprises s'alignent souvent sur les objectifs de Pekin, renforcant l'image de la Chine en tant que partenaire fiable et promouvant des technologies qui dupliquent les systmes de controle nationaux de la Chine.

Au cur de tout cela se trouve ce que les responsables politiques chinois appellent le pouvoir discursif ou une influence internationale accrue, c'est--dire la capacite influencer la facon dont les gens pensent et parlent de la Chine. En Afrique, Pekin veut tre percu comme un ami et non comme une menace. La Chine veut que son modle de gouvernance apparaisse comme moderne et efficace, et non comme autoritaire et coercitif.

Pour y parvenir, elle utilise les medias et les TIC non seulement comme infrastructures, mais aussi comme outils de domination narrative. Pekin amplifie les histoires positives, minimise les critiques et encourage les gouvernements africains adopter ses outils et ses normes de gouvernance politique et digitale.

Cette approche est la fois strategique et systematique. Elle implique des acteurs etatiques et non etatiques, des ministres du gouvernement central, et des gouvernements provinciaux, des journalistes et des ingenieurs. Et elle est dej en train de changer la facon dont l'information circule - et qui la controle - dans une grande partie de l'Afrique.

L'influence de la Chine en Afrique ne se limite plus au financement et la construction d'infrastructures. C'est aussi une question d'information. En investissant massivement dans des partenariats mediatiques et des infrastructures numeriques, Pekin contribue ainsi remodeler le paysage des medias et de la gouvernance en Afrique.

Pour les gouvernements et les societes civiles d'Afrique, cela soulve des questions dont il faut se saisir urgemment.

Comment peuvent-ils beneficier des investissements chinois sans compromettre la liberte de la presse, la confidentialite des donnees ou les valeurs democratiques dans leurs pays ? Comment proteger leur espace d'information d'une reecriture discrte par des puissances etrangres ? Ces questions meritent un debat public plus large. La technologie ne suffit pas pour y repondre.

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